Essay review:
Received from AutodaféVient de paraître :
Christian Salmon
VERBICIDE
DU BON USAGE
DES
CERVEAUX DISPONIBLES
Collection Essais
168 p. 13 .
Ce livre
traite du 11 septembre, du triomphe de la télé
réalité, des formes nouvelles de domination symbolique,
du capitalisme culturel, mais il gravite autour dun
seul et même foyer : la destruction du récit. Il
sagit des minutes dun procès ouvert depuis
le 11 septembre 2001, que lauteur qualifie de crise
mondiale de narration, et dont le symptôme le plus
visible serait une inflation narrative, la substitution
de lanecdote (story) au récit
(narrative). Quil emprunte la
forme de lessai ou du récit, ce livre décrit la
situation dun homme sans recours narratif face à
lexpérience. Un homme pour qui la distinction
entre fait et fiction (cest-à-dire la réalité de
lexpérience), et entre vrai et faux
(cest-à-dire les normes de la pensée),
nexiste plus. Un homme qui caractérisait pour
Hannah Arendt, le sujet idéal du règne
totalitaire. Un homme, en somme, sans récit.
Aux pieds des tours en
ruines, c'est le récit américain qui gît en pièces.
Cest, face à lempire, le manque et
l'impossibilité d'une contre-narration que Christian
Salmon explore et déplore ici.
.
Christian Salmon est
notamment l'auteur de Tombeau de la fiction
(Denoël, 1999), Censure!, Censure! (Stock, 2000),
et Devenir minoritaire (Denoël, 2003). Il a
fondé en 1994, avec l'appui de plus de trois cents
intellectuels des cinq continents, le Parlement
international des écrivains et le Réseau des Villes
Refuges. Il est le directeur de la revue Autodafe.
EXTRAIT
Un monde qui
se fait sauter lui-même
ne permet plus qu'on en fasse le portrait.
Hermann Broch
Avant-propos
De la résistance des évènements
Ce livre regroupe des textes écrits depuis le 11
septembre 2001. Ils traitent de sujets aussi différents
que le terrorisme, la télé réalité, les formes
nouvelles de censure, lengagement des
intellectuels, la guerre en Irak, le capitalisme
culturel, le conflit au Proche Orient
Tous ces
évènements, nationaux et internationaux, géopolitiques
ou culturels, appartiennent à ce que lon appelle
lactualité, à ceci près que cette actualité a
cessé depuis le 11 septembre daller de soi. « Les
évènements ont cessé de faire grève », a dit Jean
Baudrillard. Mais ils nont pas cessé toute
résistance. Ils sont sortis de leur réserve, mais leur
signification est plus que jamais réservée.
« Aucun évènement, écrivait en 1931 Walter Benjamin,
narrive plus jusquà nous sans être
accompagné dexplications. Autrement dit, à peu
près rien de ce qui advient ne profite à la narration,
presque tout sert à linformation. » On mesure le
chemin parcouru. Lère de linformation avait
substitué lactualité à lexpérience et
léternel présent à la temporalité narrative. Le
temps réel a tué lexplication. La résistance des
évènements se mesure au dérèglement du discours
dominant, à la déréalisation des expériences, au
soupçon que nourrissent les rumeurs, les fausses
informations, les démentis. Les évènements arrivent
jusquà nous, non plus accompagnés mais privés
dexplication ; à peu près rien de ce qui advient
désormais ne profite à linformation. Le système
dinformation globalisé a atteint son point
dentropie, il ne produit plus que de
lincrédulité. Le secrétaire à la défense,
Donald Rumsfeld, est si peu confiant dans son propre
système de renseignement quil annonce la mort du
numéro deux dAl Quaïda, lors des bombardements de
Kaboul, comme émanant dune source « digne de foi
». Leffondrement de la confiance dans le langage
ne tient pas seulement à des effets de manipulation mais
à lapparition dun nouveau régime
dénonciation qui maintient tous les énoncés sur
le mode de lindécidabilité. Ce nest pas
tant que le mensonge est devenu la norme et que la
vérité est interdite ou exclue, cest leur
indifférenciation qui est désormais la règle. Mixed
messages, Mixed signals ; lexpression
fut un leitmotiv de la campagne électorale américaine.
Elle est revenue une douzaine de fois dans la bouche de
Georges W. Bush au cours du premier débat télévisé
sur lIrak. Lors du second débat, John F. Kerry
répliqua que faute davoir trouvé des armes de
destruction massive en Irak, le président utilisait
contre lui des armes de deception massive. Jeu de mot qui
en dit long sur la crise du langage en cours. Pendant les
dernières semaines de cette campagne (dont lenjeu
sest dramatiquement concentré sur une poignée
dindécis dans les fameux swing states, dix états
dits flottants), les candidats nont pas cessé de
se reprocher de cultiver lambiguïté et le
mensonge, de tourner le dos à la réalité, et même,
suprême insulte dans ce monde fantomatique, de « vivre
dans une fiction ». La politique noppose plus des
programmes et des idéologies mais des fantômes qui
cherchent à nous convaincre de leur réalité. La
résistance muette des évènements se mesure même à
leur assiduité. Persistance et volubilité des
fantômes.
Le 11 septembre 2001, une nouvelle vie verbale a
commencé. Le langage sest démonétisé. Il a
cessé davoir une valeur stable et reconnue et
noffre plus déquivalent à
lexpérience commune. Il na plus cours
quau marché noir des médias, où abonde la fausse
monnaie des rumeurs et des anecdotes. Ce qui arrive se
passe ailleurs, à lextérieur du langage, dans une
réalité incognita, qui na pas encore forgé son
vocabulaire, ni sa syntaxe. Littérature non verbale. La
vie a perdu son caractère narratif. Comme la peinture
avait cessé un jour dêtre figurative.
« Nous vivons dans notre langue, écrivait Gershom
Scholem à Franz Rosenzweig le 26 décembre 1926, comme
des aveugles qui marchent au-dessus dun
abîme
cette langue est chargée de futures
catastrophes
le jour viendra où elle se retournera
contre ceux qui la parlent. » Victor Klemperer, un
philologue juif allemand, destitué par les nazis en 1935
de sa chaire à luniversité de Dresde, a tenu un
journal jusquen 1945 dans lequel il notait, chaque
matin avant de se rendre à lusine, les
transformations que le nazisme faisait subir à la langue
allemande. Puisant à une multitude de sources (discours
radiodiffusés de Hitler ou de Goebbels, faire-part de
naissance et de décès, livres et brochures,
conversations quotidiennes
), Klemperer observait
jour après jour les progrès de la novlangue nazie qui
embourbaient la parole et la pensée.
Au cours de son procès, Eichman semblait mener une lutte
héroïque contre la langue allemande, écrit Hannah
Arendt, « lutte dont il sortait toujours vaincu ». «
On ne peut sempêcher de rire, en lentendant,
par exemple, employer lexpression « mots aillés
», geflügelte Worte, (qui désigne les citations
célèbres de la littérature classique), alors
quil veut dire expressions toutes faites. (...) En
dépit de sa mauvaise mémoire, Eichmann répétait, mot
pour mot et avec une remarquable constance, les mêmes
clichés de son invention. Sensible aux expressions
toutes faites et aux slogans, incapable de
sexprimer en langage ordinaire, Eichmann était
lusager idéal des « règles de langage » (Sprachregelung).
» Lorsquil devait faire visiter le ghetto de
Theresienstadt par exemple, on lui donnait en même temps
que ses ordres, ses « règles de langage », nom de code
qui signifiait en langage ordinaire, mensonge
« Ce qui me paraît avant tout justifier l'intervention
de l'écrivain, écrivait André Breton en 1949, c'est
quil assume une charge dont il ne peut se démettre
sans disqualification totale ; celle de gardien du
vocabulaire. C'est à lui de veiller à ce que le sens
des mots ne se corrompe pas, de dénoncer impitoyablement
ceux qui de nos jours font profession de le fausser, de
s'élever avec force contre le monstrueux abus de
confiance que constitue la propagande d'une certaine
presse. Qui ne voit, plus clairement aujourd'hui que
jamais, que c'est de cette altération profonde (
)
du sens de certains mots clés, que nous mourons par
anticipation, qui ne voit que c'est en subissant
passivement cette altération que nous nous laissons tout
doucement porter à la guerre d'extermination qu'on nous
prépare ? »
Nous traversons une crise sans précédent. Cest
une nouvelle et cruciale étape de la crise qui a
commencé à la fin du xixe siècle et dont témoigne la
génération début-de-siècle à Vienne : Musil, Broch,
Wittgenstein, Kraus, Hofmannsthal, Schönberg
Cette
crise ne se limite pas à la guerre en Irak, et à ses
conséquences imprévisibles. Ce nest pas une crise
régionale. Cest une crise mondiale. Et pourtant
cest une crise intime. Intimement mondiale
pourrait-on dire. Kafka voulait écrire «
lhistoire mondiale de son âme ». Cette crise en
fait partie. Cest une crise mondiale de narration.
Elle nous traverse tous de part en part.
Cest-à-dire quelle nous traverse un par un,
elle traverse nos esprits un par un, nos âmes une par
une. Nous sommes devenus incapables de vivre et
déchanger des expériences. Cest un
processus aussi inexorable que lusure qui mange le
tain des miroirs. Il nest pas facile den
rendre compte, car cest une dimension cachée qui
sefface, ce nest même pas comme la
disparition des ombres autour des objets pendant le
crépuscule, cest un plan de vision, ou
daudition qui disparaît, une débâcle acoustique,
une défaite invisible.
Dans un article publié en 1975, Pasolini avait observé
un changement passé inaperçu dans lItalie du
milieu des années soixante, dû sans doute à la
pollution de lair et de leau. « Les lucioles
ont commencé à disparaître. Le phénomène a été
foudroyant et fulgurant. Quelques années plus tard, il
ny avait plus de lucioles. » Son intuition
poético-littéraire lui faisait dater de ce phénomène
purement écologique une transformation profonde de la
démocratie chrétienne italienne. « Comme toujours »,
écrit Pasolini, « cest dans la langue seule
quon a perçu des symptômes. »
À un journaliste qui lui demandait en 1988 : Si vous
deviez condenser en un roman la réalité yougoslave,
avec ses profonds déchirements et le spectre de conflits
fratricides, quels aspects en retiendriez-vous ? Danilo
Kis répondait : « Je décrirais des Gargantua et des
Pantagruel, dévorés d'un énorme appétit, et une
réunion de savants, de dirigeants communistes qui
parlent, même entre eux, une langue incompréhensible et
ne réussissent pas à communiquer avec la population ».
La langue a sa vie propre. Elle est sujette comme les
êtres humains aux maladies et aux refroidissements. Elle
a ses saisons fastes et ses fléaux. Des siècles
dor. Des guerres interminables. Elle a plusieurs
fréquences. Elle se déploie ou se rétracte, allant
jusquà acquérir une onctuosité pâteuse, opaque.
Elle connaît des crises verbicides lorsquelle ne
laisse aux êtres parlant quune peau de chagrin,
une enveloppe sonore faite de cris et de questions.
Le 11 septembre 2001, un homme nouveau est apparu pour
lequel la distinction entre fait et fiction
(cest-à-dire la réalité de lexpérience)
et la distinction entre vrai et faux (cest-à-dire
les normes de la pensée) nexiste plus (Hannah
Arendt). Cette distinction a cessé même dêtre un
enjeu de connaissance et dexpérience pour devenir
un simple effet performatif. Ce nest plus la
pertinence qui donne à la parole publique sa validité
mais la plausibilité, la capacité à emporter
ladhésion, à séduire, à tromper. Cest à
laudimat que lon confie désormais le soin de
trancher entre le vrai et le faux, entre ce qui est réel
et ce qui est fictif. Léchange des expériences
avait déjà disparu au profit de la simple circulation
des informations. Celle-ci cède aujourdhui la
place à un nouveau régime dénonciation dans
lequel la légitimité des énoncés ne vient ni de
lautorité du narrateur, ni de lefficacité
des techniques de communication, mais des performances de
laudimat. Il nest plus suffisant de faire
circuler les informations. Il faut créer les
évènements. La réalité est devenue scène, ou plutôt
show. La démocratie dopinion sefface devant
lusage des Temps de Cerveaux Humains Disponibles.
Soudain des animateurs aux regards sévères et aux mines
hypocrites ont envahi nos écrans, tels les inspecteurs
dans la chambre de Joseph K. On ne sait trop qui les
envoie, ni de quelle autorité ils tiennent leur pouvoir,
mais ils sy entendent à soumettre chaque soir
leurs invités à la question. Les éclopés de
lexistence défilent devant le bon docteur des
distances ; stylo en main, celui-ci comprend, écoute,
prend note
Linstruction semble se limiter à
des regards (Kafka). Mais de quel procès sagit-il
? Et devant quelle instance ? Cest un « procès
sans sujet » aurait dit Louis Althusser. Transformer les
sujets en symptômes, les spectateurs en voyeurs,
lécoute en audit, lécran en miroir des
identifications. Léchange des expériences a
cédé la place à lexhibition des excentricités.
Ce sont les coordonnées mêmes dune expérience
possible qui sont détruites. Les techniques de la télé
présence (interactivité, téléaction,
télé-réalité) ont mené jusquà son terme « ce
triomphe des relations fantomatiques entre les hommes »
que Kafka, le premier, avait pressenti. « L'humanité le
sent et lutte contre le péril, écrivait-il en 1923 ;
elle a cherché à éliminer le plus qu'elle le pouvait
le fantomatique entre les hommes, à obtenir entre eux
des relations naturelles, à restaurer la paix des âmes
en inventant : le chemin de fer, l'auto, l'aéroplane ;
mais cela ne sert plus de rien (ces inventions ont été
faites une fois la chute déclenchée) ;
ladversaire est tellement plus fort ; après la
poste il a inventé le télégraphe, le téléphone, la
télégraphie sans fil. » Que dirait-il aujourdhui
devant lexplosion des Internets comme dit George W.
Bush ? « Kafka est le premier à avoir perçu, écrit
Hannah Arendt, cette vérité fondamentale : la société
est constituée dabsolument personne. » Mais cette
société dépeuplée, vide, constituée dHollow
Men, dhommes creux, sexpose à des retours de
réel fulgurants dont le 11 septembre nest
peut-être que le présage. De légorgement des
otages en direct sur Internet, aux photos de prisonniers
irakiens nus et tenus en laisse par de jeunes recrues
américaines, le pseudo-récit de la guerre morale et «
humanitaire » a été démasqué par les vraies images
de la guerre pornographique (Baudrillard). Cest
cela aussi la résistance des évènements.
Obscène, cette guerre sans récit létait avant
même la diffusion de ces photos : dans son absence de
justifications, dans la logique cynique de ses mensonges.
Dans larrogance mutique de son principal dirigeant.
La guerre a perdu les pulsations de laventure
humaine. Elle sest mécanisée, dépeuplée.
Cest une machine de Vision et de Terreur. Elle est Stop
and Go. Up and Down. Choc et Stupeur. Privée
de tout récit, lhistoire nest plus saisie
que comme une séquence de télé-réalité. Avec ses
crêtes daudimat et ses longs sommeils bleutés
sous les caméras de vidéosurveillance. Époque funeste
! Il y règne comme lécrivait Lukacs un état
desprit profondément désespéré dans une
atmosphère de nursery.
C. S.
30 octobre 2004
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